Interview de Jessica Villat – Le vitipastoralisme : intégrer les animaux dans les vignes

March 24, 2026, in Articles & Blogs
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Cette interview de Jessica Villat explore comment reconnecter élevage et viticulture pour régénérer les sols, renforcer la biodiversité et redonner vie aux écosystèmes viticoles.

1. Pour commencer, peux-tu te présenter rapidement et nous dire pourquoi l’intégration d’animaux dans les vignes est un sujet qui te tient particulièrement à cœur?

Je travaille aujourd’hui à la Datamars Sustainability Foundation, où nous soutenons des initiatives d’agriculture régénérative avec une approche « farmer-first » et systémique. Cela signifie que nous cherchons à accompagner les agriculteurs dans des systèmes agricoles qui régénèrent les sols, la biodiversité et la résilience des fermes.

L’intégration des animaux dans les vignobles — ou vitipastoralisme — me tient particulièrement à cœur parce qu’elle permet de reconnecter deux composantes de l’agriculture qui ont été séparées au cours du dernier siècle : les cultures et l’élevage. Historiquement, ces systèmes étaient étroitement liés. Réintroduire les animaux permet de boucler les cycles de nutriments, recycler la matière organique et stimuler la vie du sol, ce qui est au cœur de l’agriculture régénérative.

2. Peux-tu nous expliquer simplement ce qu’est le vitipastoralisme et en quoi cette pratique revient aujourd’hui dans les vignobles ?

Le vitipastoralisme consiste à intégrer des animaux dans le vignoble, généralement pour pâturer les couverts végétaux entre les rangs de vigne. Cette pratique fait partie d’un ensemble de pratiques régénératives visant à restaurer la fertilité des sols, améliorer la biodiversité et renforcer la résilience des agro-écosystèmes.

Elle revient aujourd’hui dans les vignobles pour plusieurs raisons :

  • la recherche montre que les systèmes mixtes cultures-élevage améliorent la santé des sols et le cycle des nutriments
  • les animaux permettent de recycler la biomasse en fertilité via le fumier
  • ils peuvent réduire les intrants et le travail mécanique, notamment le désherbage ou la tonte
  • et ils participent à recréer des systèmes agricoles plus diversifiés et circulaires

Dans certains contextes viticoles, l’intégration animale peut également contribuer à augmenter le carbone stocké dans le sol, un indicateur important de la santé des sols et de la résilience face au changement climatique

3. Quels sont les principaux bénéfices que les vignerons peuvent attendre de l’intégration d’animaux dans leurs vignes ?

Les bénéfices sont à la fois agronomiques, écologiques et humains.

Du point de vue du sol, les animaux contribuent à :

  • augmenter la matière organique
  • stimuler la vie microbienne et la biodiversité du sol
  • améliorer la structure du sol et l’infiltration de l’eau

Dans les cultures pérennes comme la vigne, certaines études montrent aussi que l’intégration animale peut contribuer à augmenter le carbone stocké dans les sols, ce qui est un indicateur important de la santé et de la résilience des agroécosystèmes.

Mais il y a aussi un bénéfice plus relationnel et humain, qu’on sous-estime souvent. Quand les animaux reviennent dans les vignes, le domaine redevient un écosystème vivant, et pas seulement un espace de production. Cela change la manière d’observer, de travailler et d’habiter le lieu. On est davantage dans l’attention, le rythme, la présence au vivant.

Cette présence du vivant peut aussi renforcer le lien entre les personnes et leur environnement : le vigneron avec sa parcelle, l’équipe avec le domaine, et plus largement le domaine avec son paysage. Autrement dit, le vitipastoralisme ne produit pas seulement de la fertilité biologique ; il peut aussi recréer des formes de soin, d’attachement et de coopération qui sont essentielles à la santé humaine comme à la santé des écosystèmes.

Enfin, les animaux peuvent aussi apporter des bénéfices très concrets :

  • moins de passages de tracteur
  • moins de désherbage mécanique
  • un recyclage naturel des nutriments

4. Quels animaux sont les plus adaptés à la vigne et à quelles périodes de l’année peut-on les intégrer sans risque pour la culture ?

Dans les vignobles, les moutons sont les animaux domestiques les plus souvent utilisés, notamment pour pâturer les couverts végétaux entre les rangs. Ils sont généralement intégrés en hiver ou hors période sensible, afin d’éviter les dommages aux feuilles ou aux grappes.

Mais il est utile de voir le vignoble comme un écosystème vivant, où différents types d’animaux peuvent jouer un rôle complémentaire.

Par exemple :

  • les moutons pour gérer l’herbe et recycler les nutriments
  • les chauves-souris et les oiseaux qui consomment certains insectes ravageurs
  • les insectes auxiliaires et pollinisateurs qui contribuent à l’équilibre écologique
  • la macrofaune du sol, comme les vers de terre, qui améliore la structure et la fertilité du sol

L’objectif n’est donc pas seulement d’introduire des animaux domestiques, mais de favoriser un réseau d’organismes vivants qui régulent naturellement les maladies et les ravageurs, et contribuent à la santé globale du vignoble.

5. Si un vigneron veut tester le vitipastoralisme pour la première fois, par quoi lui conseilles-tu de commencer ? Quelles sont les erreurs ou les points de vigilance les plus importants lorsqu’on démarre ?

Le plus simple est de commencer petit, par exemple sur une parcelle pilote et pendant une période courte comme l’hiver.

Quelques points importants :

  • commencer progressivement
  • observer beaucoup
  • adapter la charge animale et la durée de pâturage

Il est aussi très utile de mesurer l’évolution de la santé du sol.

La bonne nouvelle est que certains indicateurs sont visibles directement dans la parcelle, sans laboratoire. Par exemple :

  • la vitesse d’infiltration de l’eau
  • la structure et la fraîcheur du sol
  • l’activité biologique (vers de terre, racines, odeur du sol)
  • la diminution du ruissellement
  • l’équilibre de la vigne (vigueur, poids de taille)

Ces indicateurs permettent souvent de voir rapidement si le sol devient plus fonctionnel. Comme on le dit souvent en agriculture régénérative : la question n’est pas seulement combien d’eau on apporte, mais combien le sol peut en garder.

6. Pour les domaines qui souhaitent aller vers une viticulture régénérative, en quoi l’intégration d’animaux dans les vignes peut-elle être une étape clé ?

L’intégration des animaux est une étape importante car elle permet de reconnecter les cycles biologiques dans la ferme.

Les systèmes agricoles traditionnels fonctionnaient souvent comme des polycultures élevage, où les cultures et les animaux se complétaient pour recycler les nutriments et maintenir la fertilité des sols.

Dans une approche régénérative, l’objectif est aussi de penser au-delà de la parcelle, à l’échelle du paysage.

Le vignoble n’est pas un système fermé :

  • l’eau circule dans le bassin versant
  • les espèces se déplacent dans le paysage
  • les cycles écologiques dépassent les limites de la parcelle

C’est pourquoi certaines approches encouragent une régénération à l’échelle du paysage ou du bassin versant, en ralentissant l’eau, en favorisant son infiltration et en reconnectant les écosystèmes.

Dans ce contexte, des pratiques comme la transhumance ou la collaboration entre vignobles, élevages et pâturages de montagne peuvent jouer un rôle important. La gestion de la capacité de charge des pâturages et la coopération entre domaines deviennent alors essentielles.

Autrement dit, le vitipastoralisme ne concerne pas seulement une parcelle : il peut participer à régénérer des paysages agricoles entiers.

Linework background of crops

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